
Entretien - Patrick François - Le pouvoir des territoires
LE POUVOIR DES TERRITOIRES : TRANSFORMER L’ACTION PUBLIQUE AU PLUS PRÈS DES CITOYENS
Au regard de votre expérience auprès des collectivités territoriales, quels sont aujourd'hui les principaux défis auxquels les territoires français doivent faire face ?
Le grand défi, pour l'ex directeur à la Caisse des Dépôts que je suis, c'est assurément celui de la cohésion territoriale, révélateur profond des inégalités qui affectent notre pays. Et ce n'est pas nouveau. "Paris et le désert français" écrivait déjà Jean-François Gravier en 1947 !
Derrière les moyennes nationales, qui sont "l'art supérieur du mensonge", les écarts se creusent inexorablement entre d'une part les 20 ou 25 métropoles que compte notre pays et d'autre part les villes moyennes, territoires ruraux et industriels en reconversion.
C'est une promesse républicaine qu'au fil des générations, nos politiques publiques ne parviennent pas à tenir.
Avec la Banque des Territoires et les Gouvernements successifs, nous avons pourtant lancé de vastes programmes de soutiens territoriaux comme "Action Cœur de Ville" ou "Petites Villes de Demain". Nous avons mis beaucoup d'énergie dans ces programmes. De l'ingénierie, des financements, des investissements. En réalité, ce ne sont pas les moyens qui font défaut, mais bien les projets !
Les autres défis découlent du premier : réindustrialisation, reconversion, transitions écologique et numérique...
Et la conséquence de tout cela, c'est le défi démocratique : des citoyens qui se sentent délaissés ne serait-ce que du service public de proximité, et qui renvoient à notre système, au fil des élections, une image dégradée du débat démocratique. C'est le défi principal qui nous menace : celui des extrêmes, de l'intolérance et de l'incompréhension du monde.
Les collectivités ont-elles aujourd'hui les moyens financiers et opérationnels de répondre à ces défis ?
Malgré la contrainte budgétaire qui affecte l'ensemble de la sphère publique, les villes, les intercommunalités, les départements, les régions démontrent une remarquable capacité d'adaptation. Certes le paysage institutionnel français doit être repensé entre communes et intercommunalités, entre départements et régions. Mais leur efficience est aujourd'hui démontrée : la subsidiarité, qui fait partie intégrante de la culture européenne, montre que là où elles agissent, les collectivités territoriales sont moins dispendieuses et plus efficaces et réactives que l'État lorsqu'il s'agit des questions économiques, sociales, culturelles... de proximité.
Je suis de ceux qui appellent à une nouvelle décentralisation. Un État compétent, agile et recentré sur le régalien. Et un nouveau paysage institutionnel territorial simplifié, bénéficiant des moyens financiers découlant des transferts de compétences pour fédérer les énergies locales et construire des solutions sur mesure et compréhensibles par nos concitoyens.
Je pense également à la Région Grand Est qui a pris, voici quelques années, l'initiative, sans attendre l'État ou les grands opérateurs du numérique, de lancer un "Réseau d'initiative publique" (RIP) permettant la couverture numérique exhaustive de toutes les communes du Grand Est !
Le Grand Est est ainsi devenu la première région fibrée de France sans attendre les financements de l'État qui auraient peut-être fait perdre une génération à ce territoire.
Ces exemples illustrent une nouvelle manière d'agir : des collectivités stratèges, capables de prendre des risques maîtrisés, de mobiliser des partenaires publics, privés et financiers et de créer les conditions d'un développement durable que l'État aurait mis un temps infini à réaliser.
Quelle place pour l'échelle européenne dans le développement des collectivités territoriales ?
L'Europe est d'ores et déjà un acteur majeur du développement territorial. Son action est décisive dans le financement des grandes infrastructures, comme le TGV Est par exemple ; dans la transition énergétique, comme les financements dédiés à la décarbonation des industries ; dans l'innovation et la réindustrialisation comme elle le fait sur le financement des enjeux de souveraineté de notre continent.
Je suis convaincu que son rôle doit encore devenir plus structurant dans ce monde où des "empires" menacent notre niveau de vie et surtout nos valeurs philosophiques de Liberté et de Démocratie. Les collectivités ont besoin d'une Europe qui ne soit pas seulement un cadre réglementaire désincarné, mais aussi une puissance d'investissement, d'innovation et de souveraineté à l'échelle d'un continent tout entier.
Europe et Territoires ne sont pas concurrents. Ils sont les deux piliers d'une même stratégie de développement. D'un même humanisme que le monde attend.
Quelle initiative territoriale vous paraît emblématique des transformations à l'œuvre aujourd'hui ?
Je pense à deux initiatives auxquelles j'ai eu la chance d'être associé.
L'opération conduite par l'Eurométropole de Strasbourg qui a pris l'initiative d'engager, avec le concours de la Caisse des Dépôts (dont j'étais le directeur local), la construction d'un bâtiment destiné à accompagner l'extension des institutions européennes et de conforter, de fait, la place de Strasbourg comme capitale de la Démocratie européenne.
Cette opération-relais a permis au Parlement européen d'accroître sa présence à Strasbourg à un moment où il était paralysé par une absence de majorité pour agir. Plusieurs centaines de collaborateurs européens ont ainsi pu s'installer avant même la mobilisation des financements communautaires.
Comment voyez-vous évoluer le rôle des villes et des collectivités face aux transitions écologiques, numériques et sociales ?
Je pense que les collectivités seront les principaux opérateurs des grandes transitions du XXIᵉ siècle.
Elles sont en mesure de répondre à la promesse des grands fondateurs de l'Europe qui désiraient profondément, au sortir de la guerre, donner à nos pays la bonne échelle de souveraineté pour l'avenir et répondre à l'idéal d'égalité prôné par les Lumières de toute l'Europe.
L'égalité aujourd'hui et demain entre nos territoires, entre nos concitoyens, se jugera à l'aune des grandes transitions écologiques, numériques, sociales, sociétales... qui feront de notre continent la "référence démocratique et civilisationnelle" dont le monde qui vient a besoin.
Patrick François
Directeur régional Grand Est de la Banque des Territoires (Groupe Caisse des Dépôts). Fort d’un parcours de plus de quarante ans au service de l’action publique, des collectivités territoriales et du développement local, il accompagne aujourd’hui les projets de transformation et d’investissement des territoires du Grand Est.


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