
Entretien Bahadir Kaleagasi
Europe and Türkiye: Partners for a New Strategic Era
Vous avez consacré plusieurs décennies à travailler au carrefour des institutions européennes, du monde économique et de la coopération internationale. Alors que le continent européen entre dans l’ère de l’intelligence artificielle et du retour de la compétition géopolitique, comment voyez-vous évoluer le rôle de la Türkiye dans le paysage stratégique européen ?
Nous vivons une révolution technologique d’une ampleur inédite. L’intelligence artificielle, l’informatique quantique, les neurosciences, les biotechnologies, les matériaux avancés, les technologies spatiales et les nouveaux systèmes énergétiques convergent vers une transformation civilisationnelle profonde. Dans le même temps, la compétition géopolitique s’intensifie. L’avenir de la trajectoire chinoise demeure l’une des grandes interrogations stratégiques de ce siècle, tandis que la relation transatlantique s’adapte à de nouvelles réalités politiques et économiques.
De nouvelles formes de souveraineté technologique et financière émergent également. Une poignée d’entreprises technologiques atteint aujourd’hui une capitalisation boursière comparable à celle d’États entiers. Certaines sont valorisées à un niveau proche du PIB annuel de l’Allemagne. Cela montre que la puissance repose désormais de plus en plus sur l’innovation, les données, les capacités de calcul, les capitaux et les talents.
À l’avenir, le projet européen évoluera probablement vers une géométrie variable plus organisée, fondée sur une intégration différenciée. Jeune chercheur à l’Institut d’études européennes de l’Université libre de Bruxelles, au sein de l’unité Jacques Delors, je me souviens combien l’équilibre entre approfondissement et élargissement constituait déjà la vision de long terme de l’Europe. Aujourd’hui, ce débat intellectuel est devenu une nécessité géopolitique.
De ce point de vue, la Türkiye n’est pas un acteur extérieur : elle fait pleinement partie de l’équation stratégique européenne.
L’Union européenne cherche aujourd’hui à renforcer sa compétitivité, sa résilience et sa souveraineté technologique. Dans quels domaines une coopération plus étroite avec la Türkiye pourrait-elle contribuer le plus efficacement à ces objectifs ?
L’Union européenne et la Türkiye appartiennent déjà au même écosystème industriel. Leurs chaînes de valeur sont profondément intégrées dans des secteurs tels que l’automobile, les machines, l’électronique, le textile, la chimie, les matières premières critiques et, de plus en plus, les technologies de défense. Les entreprises européennes utilisent également la Türkiye comme plateforme de production, de logistique et de gestion régionale pour les marchés voisins.
L’union douanière actuelle reflète l’économie industrielle des années 1990. L’économie d’aujourd’hui repose sur l’intelligence artificielle, les services numériques, les industries manufacturières avancées, la décarbonation et des chaînes d’approvisionnement résilientes. Moderniser l’union douanière reviendrait donc à créer un cadre de convergence réglementaire dans les services, le commerce numérique, l’investissement, les marchés publics et le développement durable.
Cette vision est soutenue de longue date par BusinessEurope (la Confédération européenne des entreprises), qui plaide en faveur d’un cadre économique plus vaste et plus moderne entre l’Union européenne et la Türkiye.
Le marché unique numérique constitue une autre opportunité majeure. Une convergence renforcée en matière d’intelligence artificielle, de cybersécurité, de gouvernance des données, d’infrastructures cloud et d’identité numérique renforcerait la compétitivité de l’ensemble de l’économie européenne.
Il en va de même pour la transition écologique : une coopération dans les domaines des énergies renouvelables, de l’hydrogène, des batteries, des industries bas carbone et des transports durables pourrait générer d’importants bénéfices mutuels.
La compétitivité dépend également des personnes : compétences, éducation, normes sociales, égalité entre les femmes et les hommes et écosystèmes d’innovation détermineront de plus en plus le succès économique.
Enfin, la défense et la sécurité économique sont désormais indissociables de la politique industrielle. Les capacités de la Türkiye dans les secteurs de l’aéronautique, des drones, des systèmes navals, de l’électronique, des logiciels et de la fabrication avancée peuvent contribuer de manière significative à la résilience et aux capacités technologiques de l’Europe.
L’Union européenne et la Türkiye pourraient-elles développer de nouvelles formes de coopération stratégique ? À quoi pourrait ressembler un tel partenariat ?
Je ne parlerais pas d’un partenariat entièrement nouveau, mais plutôt d’une étape plus mature du processus d’intégration européenne.
L’intégration différenciée offre une voie pragmatique, à condition qu’elle n’exclue pas la perspective d’une adhésion pleine et entière. Elle permet une coopération progressivement plus approfondie dans des domaines tels que le marché unique numérique, la recherche et l’innovation, l’énergie, les transports, la politique climatique, les consultations en matière de politique étrangère ainsi que certaines initiatives de défense, tout en maintenant des responsabilités et des engagements réciproques clairement définis. À cet égard, une union douanière modernisée entre l’Union européenne et la Türkiye constituerait le socle économique de cette convergence plus large.
For decades, Turkish business community represented by TÜSİAD and other main organisations has consistently supported Türkiye’s European integration and regulatory convergence. More recently, DEİK’s open letter to European leaders, published in major European newspapers, underlined the Turkish business community’s conviction that a strong EU membership goal serves the competitiveness of both the European Union and Türkiye.
Over the past three decades, I have had the privilege of meeting and working with well over a hundred European presidents, prime ministers, commissioners, ministers, parliamentarians and business leaders. Our discussions on Türkiye have sometimes differed in nuance, yet they mostly converged in observing one reality: distancing the European Union from Türkiye because of unresolved political problems has rarely reduced those problems. More often, it has increased their strategic cost for everyone.
History suggests that Europe’s greatest successes have come from using integration to transform political realities rather than waiting for ideal conditions to emerge. The successive enlargements of the European Union illustrate how a credible accession perspective, combined with clear conditionality, encouraged democratic reforms, stronger institutions, market economies and reconciliation across the continent.
Conditionality therefore remains indispensable. It protects the integrity of the European Union and gives credibility to the integration process. Yet it is most effective when linked to a realistic political horizon. Without a credible destination, it gradually loses much of its transformative power.
This also applies to Cyprus where a historical opportunity was missed when the Turkish side accepted the EU backed UN plan and the Southern part did not. Moscow was very happy that day. Nevertheless, a genuine integration process would create stronger incentives, greater trust and a more structured political framework for all parties.
At the same time, the European Union itself faces democratic challenges, from political polarisation and populism to concerns over the rule of law in some Member States. Democracy is never a finished achievement. It remains a shared European responsibility, not an examination imposed by one side on the other.
A mature relationship between the European Union and Türkiye can therefore combine principled conditionality with strategic engagement, recognising that reforms, trust and integration tend to reinforce one another.
If you could deliver one message to European decision makers, what role can Türkiye play in strengthening the European Union’s competitiveness and defence?
The twenty first century will reward scale, innovation, resilience and strategic intelligence as the Europa Power Initiative highlights. None of these flourish through fragmentation or exclusion.
Looking back over seventy years of European integration, every major step forward came when leaders combined vision with conditionality, principles with pragmatism, and values with shared interests.
I remain convinced that this balance offers the best path for both the EU and Turkish citizens as a new chapter of human civilisation unfolds.
Bahadır Kaleağası - écrivain turc et expert en relations internationales, en politique européenne et en stratégie d’entreprise. Il est actuellement président du Bosphorus Institute et membre du bureau exécutif de BusinessEurope. De 2017 à 2020, il a occupé les fonctions de secrétaire général (CEO) de TÜSİAD – l’Association des industriels et des entrepreneurs de Turquie. Ses travaux de recherche portent sur les relations économiques entre l’Union européenne, les États-Unis et la Turquie.


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