
Carl-Magnus Norden – Entretien pour la newsletter d’EuropaNova
Carl-Magnus Norden – Entretien pour la newsletter d’EuropaNova
Pourquoi l’Europe peine-t-elle encore à transformer son innovation en puissance technologique et industrielle mondiale ?
Le principal problème est celui de la coordination. L’Europe produit une grande quantité d’innovations, mais elle ne fonctionne pas comme un marché véritablement unifié. Les entreprises américaines et chinoises bénéficient de vastes marchés domestiques intégrés. En théorie, l’Europe dispose d’un marché encore plus important, mais dans la pratique celui-ci reste fragmenté par les frontières nationales.
Cette fragmentation affecte la politique industrielle, les marchés publics, les marchés financiers et la croissance des entreprises. L’Europe continue souvent de raisonner à l’échelle nationale, alors que la concurrence mondiale se joue désormais entre grands blocs économiques. Par ailleurs, certaines règles de concurrence, conçues pour une autre époque, peuvent limiter l’émergence de champions européens capables de rivaliser à l’échelle mondiale.
L’Europe devrait agir davantage comme une seule entité économique. Cela concerne non seulement les produits et les industries, mais également les marchés financiers. L’existence de dizaines de places boursières à travers le continent apparaît peu efficace comparée au système américain, beaucoup plus concentré. Si l’accès aux capitaux de croissance constitue un défi pour les entreprises en phase d’expansion, le problème fondamental demeure le manque de coordination et d’intégration des marchés. Un marché européen plus unifié faciliterait le financement des entreprises et leur développement à grande échelle.
Dans l’article accompagnant cet entretien, vous expliquez que l’essor de la Chine dans les technologies renouvelables et les batteries offre d’importants enseignements à l’Europe. Au-delà du secteur énergétique lui-même, quels aspects de la stratégie industrielle chinoise devraient retenir davantage l’attention des Européens ?
L’un des principaux enseignements réside dans la capacité à planifier sur le long terme. La Chine fixe des objectifs industriels clairs à travers des plans quinquennaux détaillés, identifie précisément les secteurs dans lesquels elle souhaite se positionner, puis aligne ses politiques publiques, ses chaînes d’approvisionnement et ses investissements sur ces priorités.
Le développement des technologies renouvelables illustre parfaitement cette approche. La Chine ne s’est pas contentée de soutenir quelques entreprises : elle a construit des chaînes de valeur complètes autour des panneaux solaires, des éoliennes et des batteries. Elle est partie de ses objectifs stratégiques pour déterminer les industries, les ressources et les capacités nécessaires à leur réalisation.
L’Europe ne fait pas aujourd’hui preuve du même niveau de coordination. Les objectifs stratégiques définis au niveau de l’Union ne se traduisent pas toujours par des actions cohérentes dans les États membres. De plus, le développement d’une base de ressources propre demeure complexe. Dans certains pays pourtant riches en ressources minérales, l’obtention des autorisations nécessaires à l’ouverture de projets miniers peut prendre de nombreuses années.
L’Europe a besoin d’une approche plus globale. L’indépendance énergétique, la résilience et la souveraineté industrielle exigent des arbitrages difficiles et des priorités clairement définies. La protection de l’environnement reste essentielle, mais nos sociétés doivent également s’assurer qu’elles disposent des ressources et des capacités industrielles nécessaires pour préserver leur mode de vie.
La Chine a également accepté de soutenir financièrement des secteurs émergents grâce aux subventions. Si ce soutien ne peut être permanent, de nombreux secteurs stratégiques nécessitent un accompagnement public durant leurs premières phases de développement. L’Europe devrait être plus disposée à soutenir les industries d’avenir jusqu’à ce qu’elles atteignent leur autonomie économique. Dans un monde plus incertain, certains secteurs sont simplement trop importants pour être laissés aux seules forces du marché.
L’Europe ne peut plus partir du principe que les États-Unis garantiront durablement sa sécurité, que la Russie lui fournira une énergie bon marché ou que la Chine absorbera indéfiniment ses exportations. L’autonomie stratégique exige des investissements, une vision de long terme et l’acceptation de certains coûts afin de réduire les dépendances critiques.
Quelles dépendances stratégiques l’Europe devrait-elle réduire en priorité dans le domaine énergétique ?
L’Europe devrait avant tout réduire sa dépendance au pétrole et au gaz. Tant que les économies européennes reposeront fortement sur les énergies fossiles, elles resteront dépendantes de fournisseurs extérieurs, souvent situés dans des régions politiquement instables ou sensibles.
Contrairement aux États-Unis ou à la Russie, qui sont de grands producteurs d’hydrocarbures, l’Europe importe la majeure partie de son pétrole et de son gaz. Cette situation constitue une vulnérabilité structurelle. Aujourd’hui toutefois, l’Europe dispose d’alternatives qui n’existaient pas lors des précédentes crises énergétiques : les énergies renouvelables, le stockage par batteries et la mobilité électrique.
La priorité doit donc être d’accélérer le déploiement du solaire et de l’éolien, de renforcer les réseaux électriques et d’augmenter les capacités de stockage. Il est également indispensable de simplifier les procédures administratives, qui ralentissent fortement le développement des projets renouvelables. Dans certains pays, l’obtention d’une autorisation pour un parc éolien peut prendre près de dix ans, ce qui est incompatible avec l’urgence des enjeux actuels.
La Chine propose aujourd’hui les technologies renouvelables les plus compétitives grâce à sa taille et à ses capacités industrielles. L’Europe devrait les utiliser pour accélérer sa transition énergétique. Certes, cela crée une forme de dépendance à l’égard des équipements chinois, mais cette dépendance est fondamentalement différente de celle liée aux hydrocarbures. Une fois installés, un panneau solaire ou une batterie peuvent fonctionner pendant de nombreuses années, laissant le temps de s’adapter si les chaînes d’approvisionnement évoluent.
La vulnérabilité liée aux énergies fossiles est beaucoup plus immédiate. Une perturbation dans un passage maritime stratégique, comme le détroit d’Ormuz, peut rapidement affecter les approvisionnements énergétiques, les transports et, à terme, la sécurité alimentaire. L’Europe reste fortement exposée à ce type de risques.
La solution est claire : développer rapidement les énergies renouvelables, électrifier les transports, renforcer les réseaux électriques et supprimer les obstacles inutiles à leur déploiement. Cela permettrait de construire une Europe beaucoup plus résiliente et indépendante sur le plan énergétique.
Après avoir fondé Volta Trucks puis Decade Energy, quelle est la principale leçon que vous retenez de votre parcours d’entrepreneur ?
L’une des leçons les plus importantes est de comprendre l’inertie qui existe au sein des systèmes établis. Les grandes entreprises sont souvent construites autour de technologies et de modèles économiques qui ont fait leurs preuves pendant des décennies. Changer de trajectoire, même lorsqu’une nouvelle technologie apparaît clairement supérieure, reste extrêmement difficile.
L’industrie européenne du poids lourd en offre une bonne illustration. Les constructeurs européens sont des leaders mondiaux du camion diesel. Pourtant, l’avenir appartient de plus en plus aux motorisations électriques. Passer d’une technologie dans laquelle les entreprises dominent le marché mondial à une technologie où elles ne sont plus nécessairement en tête constitue une transition particulièrement complexe.
Cette inertie dépasse les seuls constructeurs. Des écosystèmes entiers se sont développés autour des technologies existantes. Les concessionnaires, par exemple, tirent une part importante de leurs revenus de l’entretien et de la maintenance. Or les véhicules électriques nécessitent beaucoup moins d’interventions, ce qui bouleverse leur modèle économique. De nombreux acteurs du système ont donc peu d’incitations à accélérer la transition.
Dans le même temps, de nouveaux concurrents, notamment chinois, bénéficient d’une plus grande liberté d’action. Ils ne sont pas liés à des technologies historiques, à des gammes de produits existantes ou à des modèles économiques hérités du passé. Ils peuvent se concentrer entièrement sur les technologies électriques, où ils disposent aujourd’hui d’avantages significatifs en matière de chaînes d’approvisionnement, de capacités de production et de compétitivité des coûts.
Face à cette situation, certains acteurs établis peuvent être tentés de réclamer davantage de protection via des droits de douane ou des barrières commerciales. Mais cela ne résout pas le problème de fond. Les concurrents ne deviennent pas moins innovants parce que l’on érige des barrières. Le véritable défi consiste à s’adapter au changement technologique.
Pour les entrepreneurs, cette inertie constitue à la fois un obstacle et une opportunité. Si les grandes entreprises étaient capables de se transformer rapidement et efficacement, il y aurait peu de place pour de nouveaux entrants. C’est précisément la difficulté de cette transformation qui crée des opportunités pour développer de nouvelles solutions et remettre en question les industries établies.


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