Une stratégie de croissance européenne

L’un des objectifs majeurs du gouvernement économique proposé par EuropaNova sera d’augmenter le potentiel de croissance de l’Europe via d’une part, la supervision des réformes structurelles nécessaires pour accroître la compétitivité des États membres et, d’autre part, une stratégie conjointe d’investissement de long terme. En effet, la faiblesse des perspectives de croissance européenne à moyen/long terme de l’Union européenne, largement inférieures à 2 % pour la période 2011-2020 – alors qu’elles sont proches de 5 % pour les grands pays émergents – contribue à une aggravation de la crise. Certains États comme l’Allemagne peuvent tirer à court terme leur épingle du jeu, mais le développement de leur économie dans la durée est lié à la prospérité de leurs voisins. Ils n’ont donc aucun intérêt à ce que ceux-ci entrent dans des phases de récession longue. Ils ne peuvent pas non plus espérer une progression infinie de leurs exportations dans les pays émergents dans la mesure où ces derniers seront bientôt en mesure de produire des biens se substituant aux biens importés. Il y a donc une solidarité européenne de fait.

Il est nécessaire de créer les conditions d’une trajectoire de croissance crédible à cinq ou dix ans qui permette de faire revenir la confiance et de maintenir un niveau d’investissement suffisant en Europe pour assurer la transformation de l’économie européenne et le développement de l’emploi. À cette fin, il convient d’identifier des leviers qui puissent à la fois être efficaces à moyen terme et faire l’objet d’une large convergence d’intérêts entre les Européens.

• Le premier levier est celui de l’innovation. Concrètement, il s’agit d’accélérer la politique européenne de recherche et de développement. Trop focalisée sur la recherche en amont et trop faible, elle est insuffisamment efficace et porte trop peu sur le développement appliqué et l’innovation. En outre, alors que les principaux États fédéraux comme les États-Unis ou le Canada gèrent 80 à 90 % de leurs investissements publics en matière de recherche et de développement au niveau fédéral, c’est l’exact opposé qui est observé en Europe où moins de 10 % sont gérés au niveau communautaire. Les conséquences négatives sont multiples : fragmentation des moyens, redondance des investissements, concurrence inutile des industries nationales, incapacité de développer des standards européens capables de s’imposer au niveau mondial, sous-investissement structurel dans les secteurs où les économies d’échelle et les retombées communes sont les plus fortes. Un premier pas important proposé par la Commission européenne serait de doubler le budget européen de R&D, ce qui représenterait en réalité un changement encore modeste dans le financement de l’innovation en Europe. Au-delà de la question du financement et de sa gouvernance, il s’agit de favoriser, à l’exemple des Américains et des Chinois, l’essaimage des technologies clés, des nouveaux matériaux et procédés au sein des petites et moyennes entreprises en vue de garantir leur survie dans la durée. Les États-Unis comme la Chine en ont d’ailleurs fait une priorité politique. Il convient enfin de réorienter de manière systématique les fonds structurels vers l’innovation.

• Le deuxième levier est celui du marché intérieur. Il est temps de faire de l’Union un vrai marché intérieur européen qui soit le camp de base des entreprises européennes dans le cadre d’un New Deal social européen. Contrairement à ce qu'il se dit, le grand marché qui fait si peur reste dans les faits une fiction pour beaucoup de secteurs, de sorte que les entreprises ont de grandes difficultés à réaliser en Europe les économies d’échelle nécessaires à rentabiliser l’innovation. Et elles préfèrent en conséquence investir aux États-Unis ou en Asie et créer des emplois ailleurs. Cet achèvement, pour être acceptable aux yeux des citoyens, doit s’accompagner d’un New Deal européen – une idée portée par Mario Monti. Ce New Deal comprendrait notamment la création d’une politique européenne de transition professionnelle pour former et protéger les salariés et favoriser ainsi leur mobilité professionnelle. Il comporterait également de nouvelles garanties sociales ainsi qu’une vraie réciprocité en matière d’échanges des biens, d’investissements et d’accès aux marchés publics et aux technologies clés.

• Le troisième levier est celui de l’investissement. Le débat entre Européens s’est principalement focalisé ces derniers mois entre les partisans d’une stratégie de croissance par les exportations et ceux d’une stratégie de croissance par la relance de la consommation alors même que l’investissement, élément déterminant de l’emploi et la croissance de demain, est en perte de vitesse. La part de l’investissement dans le PIB a reculé sensiblement depuis 1990 : de 23,4 % à cette date, elle est passée à 18,3 % en 2010, alors que, dans le même temps, elle augmentait dans les pays émergents, passant de 25,6 % à 30,8 %. Cet effet de ciseaux a en réalité un impact bien plus grand sur l’emploi que les délocalisations : il traduit le choix des entreprises de localiser leurs nouvelles capacités de production hors d’Europe plutôt que dans les États membres.

En conséquence, une stratégie européenne d’investissement pourrait être instaurée dans un premier temps au sein des États les plus touchés par la crise financière, gérée par la Commission ou la Banque européenne d’investissement et qui serait financée par un emprunt européen (« project bonds »),  ou par la création d’un Fonds européen de capital risque. Ce programme soutiendrait l’investissement, la croissance et l’emploi, le temps que les efforts d’austérité permettent d’assainir les finances publiques. Le choix des projets européens financés devra donner lieu à un débat ouvert au niveau du Conseil européen permettant d’identifier de manière non limitative différents thèmes en veillant à ce que chaque État membre puisse trouver une thématique qui l’intéresse : défense, énergie, santé, agriculture du futur, transports…

Ces trois leviers – qui ne se substituent pas à des actions au niveau national – peuvent faire l’objet d’une large convergence entre les États membres et permettre enfin de débloquer la croissance européenne.